Chapitre 5 : Amitié


 

Au mois de décembre précédent, John Thornton, ayant eu les pieds gelés, s’était vu forcé de demeurer au camp, attendant sa guérison, tandis que ses camarades remontaient le fleuve afin de construire un radeau chargé de bois à destination de Daw- son. Il boitait encore un peu, mais le temps chaud fit disparaître cette légère infirmité ; tandis que Buck, mollement étendu au soleil, retrouvait par degrés sa force perdue en écoutant l’eau couler, les oiseaux jaser et tous les bruits harmonieux du prin- temps, accompagnés du murmure profond de la forêt séculaire qui bornait l’horizon au loin.

Un peu de repos est chose légitime après un voyage de trois mille lieues, et il faut confesser que notre chien s’adonna plei- nement aux douceurs de la paresse pendant ce temps de conva- lescence. D’ailleurs, autour de lui, chacun en faisait autant. John Thornton flânait, Skeet et Nig flânaient – en attendant que sonnât l’heure de donner un coup de collier.

Skeet était une petite chienne setter irlandaise qui, dès le début, avait marqué beaucoup d’amitié à Buck, trop malade alors pour se formaliser de la familiarité de ses avances. Elle avait ce goût de soigner, propre à certains chiens et tout de suite, comme une mère chatte lèche ses petits, elle se mit à lé- cher et à panser assidûment les plaies du pauvre Buck. Tous les matins, aussitôt qu’il avait déjeuné, elle se mettait à sa tâche d’infirmière, et tel fut le succès de ses soins, que Buck en vint rapidement à les priser autant que ceux de Thornton lui-même.

Nig, également amical, quoique plus réservé, était un grand chien noir, moitié limier, moitié braque, avec des yeux rieurs et la plus heureuse humeur qui se pût voir.

Ces animaux, qui semblaient participer en quelque sorte de la bonté d’âme de leur maître, ne montrèrent aucune jalousie du nouveau venu – ce qui surprit Buck considérablement. Aussitôt qu’il fut en état de se mouvoir, ils le caressèrent, l’entraînèrent dans toutes sortes de jeux, lui firent enfin mine si hospitalière, qu’il eût fallu être bien ingrat pour ne pas se sentir touché d’un si généreux accueil ; et Buck, qui n’était point une nature basse, leur rendit large mesure d’amitié et de bons procédés.

Cette heureuse période de paix fut pour lui comme une re- naissance, l’entrée dans une autre vie. Mais la bonne camarade- rie, les jeux, la fraîche brise printanière, le sentiment délicieux de la convalescence, tout cela n’était rien auprès du sentiment nouveau qui le dominait. Pour la première fois, un amour vrai, profond, passionné s’épanouissait en lui.

Là-bas, dans le « home » luxueux de Santa-Clara, Buck avait certes donné et reçu des témoignages d’affection. Qu’il ac- compagnât solennellement le juge Miller en ses promenades, qu’il s’exerçât avec ses fils à la course ou à la chasse, ou qu’il veillât jalousement sur les tout petits, il s’était fait partout, entre eux et lui, un échange d’estime solide et d’excellents procédés.

Mais qu’il y avait loin de ces sentiments paisibles à la pas- sion qui l’animait aujourd’hui ! L’amour flambait en lui, ardent et fiévreux, l’amour profond, puissant, exclusif, cet admirable attachement du chien pour l’homme, qui a été tant de fois célé- bré et que jamais on n’admirera assez.

Non seulement John Thornton lui avait sauvé la vie – c’était peu de chose en regard du bienfait quotidien qu’il rece- vait de lui – mais cet homme comprenait l’âme canine, il traitait ses chiens comme s’ils eussent été ses propres enfants, leur donnait une portion de son cœur. Jamais il n’oubliait de les sa-

luer du bonjour amical ou du mot affectueux qu’ils prisent si fort. Il jouait, s’entretenait avec eux comme avec des égaux ; et Buck, tout spécialement, sentait le prix d’une pareille faveur. Thornton avait une manière de lui prendre les joues à deux mains et de lui secouer la tête rudement, en faisant pleuvoir sur lui (par manière de flatterie) une avalanche d’épithètes inju- rieuses, qui plongeait le bon chien dans un délire de joie et d’orgueil. Au son de ces jurons affectueux, au milieu de ce rude embrassement, Buck nageait en plein bonheur. Et lorsque reve- nu de son extase, il bondissait autour du maître adoré, l’œil élo- quent, les lèvres rieuses, la gorge vibrante de sons inarticulés, mais si expressifs, John Thornton, pénétré d’admiration, mur- murait la phrase cent fois redite :

– Il ne lui manque que la parole !

Parfois – l’amour l’emportant au-delà des bornes – Buck happait la main de son maître, la serrait passionnément entre ses dents. De cet étau formidable, la main sortait bien un peu meurtrie ; mais de même que Buck interprétait les jurons de Thornton comme paroles flatteuses, Thornton savait bien que cette morsure était une caresse, et ne s’en fâchait pas.

D’ailleurs, ces manifestations plutôt gênantes étaient rares ; quoique le molosse se sentît devenir presque fou de bon- heur quand son maître lui parlait ou le touchait, une dignité in- née lui interdisait de rechercher trop fréquemment ces faveurs.

À l’encontre de Skeet, qui sans cérémonie fourrait son petit nez sous la main du maître, et la poussait jusqu’à ce qu’elle eût obtenu de vive force une caresse, ou de Nig, qui se permettait de poser sa grosse tête sur ses genoux, Buck savait adorer à dis- tance.

S’il voyait Thornton occupé, son bonheur était de se tenir à ses pieds, le regard levé vers lui, immobile, attentif, scrutant son visage, suivant avec une intense fixité le moindre changement d’expression, la plus petite variation de la physionomie aimée.

Et souvent, tel était le pouvoir magnétique de ce regard fidèle qu’il attirait l’autre regard, le forçait à se détourner du travail commencé. Et les yeux de l’homme communiaient fraternelle- ment avec ceux du noble animal.

Pendant un temps assez long, Buck ne put se résoudre à perdre de vue son dieu un seul instant. Les changements de maîtres qu’il avait subis au cours de la dernière année avaient engendré chez lui la crainte assez justifiée de voir se renouveler ces douloureuses séparations, et il vivait dans la terreur que Thornton disparût de sa vie comme en avaient disparu Perrault et François. Hanté de cette appréhension, il le suivait constam- ment de l’œil, tendait l’oreille avec anxiété s’il venait à s’écarter, et parfois, la nuit, se glissait jusqu’au bord de la tente pour écouter sa respiration. Ses craintes ne s’apaisèrent que graduel- lement.

Mais en dépit de cette noble passion, qui semblait attester chez Buck un retour aux influences civilisatrices, le fauve réveil- lé au contact de son entourage barbare grandissait au fond de lui, la bête féroce devenait prépondérante.

En voyant au foyer de Thornton un chien majestueux, à la vaste poitrine, à la tête superbe, à la fourrure splendide, à l’œil calme et puissant, dernière et admirable expression d’une im- mense lignée d’ascendants lentement affinés, qui se serait douté que sous cette enveloppe élégante revivait le chien-loup de ja- dis ? Et pourtant il en était ainsi. Une à une, les empreintes su- perficielles de la civilisation s’effaçaient de son être, et l’animal primitif s’affirmait énergiquement. La ruse, le vol, la violence étaient devenus ses armes habituelles. La personne de Thornton lui était sacrée, cela va sans dire, et Skeet et Nig étant la chose du maître bénéficiaient de cette exception. Mais eux mis à part, tout être vivant qui le rencontrait devait se résigner à livrer combat, et satisfaire ainsi à la loi inexorable de la lutte pour la vie. Une fois affranchi de la terreur de perdre son maître, il se mit à errer au hasard en de longues courses ; et dès lors, son existence devint une bataille ininterrompue.

Tous les jours, il revenait chargé de blessures ; aucun en- nemi ne lui paraissait trop redoutable ; ni la taille ni le nombre ne l’arrêtaient. Et il se montrait sans merci comme sans peur ; il fallait tuer ou être tué, manger ou être mangé : c’était la loi pri- mitive, et à cet ordre sorti des entrailles du temps, Buck obéis- sait.

D’autres voix lui parlaient encore. Des profondeurs de la forêt, il entendait résonner tous les jours plus distinctement un appel mystérieux, insistant, formel ; si pressant que parfois, in- capable d’y résister, il avait pris sa course, gagné la lisière du bois. Mais là où finissaient les vestiges de vie, près de fouler la terre vierge, un sentiment plus puissant encore que cet appel, l’amour pour son maître, arrêtait sa course impétueuse, le for- çait à retourner sur ses pas, à venir reprendre sa place parmi les humains.

Hans et Peter, les deux associés de Thornton, étaient enfin revenus avec leur radeau et vivaient aujourd’hui en bons termes avec Buck. Mais l’entrée en matière n’avait pas été chose facile. Le chien s’était d’abord jalousement refusé à leur laisser pren- dre place au foyer ; et lorsque les patientes explications du maître lui eurent fait comprendre qu’ils étaient de la famille, il les toléra, daigna accepter leurs avances, mais sans leur accor- der jamais la moindre parcelle de l’affection profonde qu’il avait vouée à Thornton. Seul, Thornton obtenait de lui obéissance, et il n’était pas de limite à ce qu’il pouvait exiger de lui.

Un jour de halte, ayant abandonné le camp (on remontait aux sources de la Tanana), les trois chercheurs d’or étaient arrê- tés sur la crête d’une falaise abrupte qui surplombe le fleuve d’une hauteur de trois cents pieds; Buck reposait comme d’habitude aux côtés de son maître, guettant son regard, atten- dant un ordre, un signe, image éloquente de la fidélité canine. Les yeux de l’homme tombèrent sur lui tendrement, puis soudain une idée bizarre, comme un besoin de vantardise, un désir d’étonner ses camarades, de leur montrer toute l’étendue de son pouvoir, s’empara de l’âme habituellement placide et réservée de Thornton.

– Vous allez voir !... Saute, Buck ! fit-il étendant le bras sur le gouffre béant.

À peine avait-il parlé que sans une hésitation, sans un re- tard, le chien prit son élan vers l’abîme, tandis que l’homme, mesurant en un clin d’œil sa folie, se jetait à son secours au risque de périr mille fois, et que les deux camarades, se précipi- tant à leur tour, avaient fort à faire pour les arracher tous deux à la mort.

– Il ne faudrait pas recommencer cette plaisanterie tous les jours, remarqua Hans le silencieux lorsque tous eurent repris haleine.

– Non, dit laconiquement Thornton, partagé entre la honte d’avoir cédé à un mouvement de si cruelle vanité et l’orgueil bien légitime que lui inspirait l’attitude de son chien.

– Je ne voudrais pas être dans les souliers de l’homme qui vous attaquerait, lui présent, ajouta Peter, après un temps ; on ne risque rien de parier que celui-là passerait un mauvais quart d’heure.


Ajouter un commentaire